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« Sortir de sa rEserve » au nom des valeurs républicaines

Charles-Denis Lévy Soussan, administrateur de la Ligue de l’enseignement de l’Isère, au sein de la nouvelle Réserve citoyenne de l’Éducation nationale.

Refonder les valeurs républicaines et le « vivre ensemble » ébranlés par les attentats de cette année, tel est le sens de l’engagement de Charles-Denis Lévy Soussan, administrateur de la Ligue de l’enseignement de l’Isère, au sein de la nouvelle Réserve citoyenne de l’Éducation nationale.

Charles-Denis Lévy-Soussan raconte la prise de conscience, terrible, qui a suivi le traumatisme des attentats de janvier 2015, lorsqu’il a réalisé que l’apparent consensus autour des valeurs de la République était en train de voler en éclats. Croyant fortement au pouvoir des mots, il a alors compris que ceux désignant la laïcité et les valeurs républicaines s’étaient en partie vidés de leur sens au fil du temps. Aujourd’hui, certains s’en habillent, s’agace-t-il, quand d’autres s’essuient les pieds dessus en faisant semblant de les défendre : « On fait mine de proclamer haut et fort les valeurs de la République pour mieux les falsifier. De ce fait, certains des piliers qui fondent le “vivre ensemble” et le “faire ensemble” sont ébranlés, et donc, avec eux, certains des fondements de notre société démocratique. »

Comme une injure à toute une vie consacrée au service de l’éducation, en classe comme dans la vie associative, une fondation républicaine qu’il croyait inébranlable. « Il est donc important, même essentiel, de s’engager pour refonder ces piliers et ces valeurs », alerte-t-il. Alors, l’ancien maître-auxiliaire de philosophie à ses débuts, devenu inspecteur d’académie – son dernier poste avant la retraite en 2009, l’année où il a été fait commandeur des Palmes académiques –, a vécu le lancement de la Réserve citoyenne de l’Éducation nationale, au printemps, comme un appel auquel il ne pouvait se dérober : « C’est une suite tellement logique de mon parcours ! »

Les événements tragiques du 13 novembre n’ont fait que renforcer sa détermination. « Mais il est évident que la dimension éducative que peut jouer l’école devient largement insuffisante face à de tels actes barbares, souffle-t-il. Nous sommes dans une autre dimension où l’on n’a plus seulement à faire face à des individus dévoyés, mais à des individus fanatisés par une idéologie mortifère. En revanche, il faut continuer à nous engager par l’éducation, la culture, le dialogue, auprès de ceux, les jeunes notamment, qui n’ont pas basculé, qui s’interrogent, qui doutent, qui sont fragiles. »

Bénévole auprès de l’Éducation nationale

Voilà quelques semaines, cet administrateur de la Ligue de l’enseignement de l’Isère, très investi notamment dans le programme Lire et faire lire, a rencontré à Grenoble la rectrice et une centaine de réservistes citoyens du département prêts, comme lui, à donner bénévolement de leur temps pour « reconstruire » et rendre concrète l’initiative du ministère. « La Réserve citoyenne de l’Éducation nationale vise à permettre à l’école de trouver parmi les forces vives de la société civile des personnes qui s’engagent aux côtés des enseignants et des équipes éducatives pour la transmission des valeurs de la République », a détaillé la rue de Grenelle. Charles-Denis Lévy-Soussan a ainsi été contacté par le principal d’un collège isérois à la recherche d’un coordinateur pour monter une semaine de l’engagement citoyen et du « vivre ensemble » en mai 2016, en concertation avec le tissu associatif et l’ensemble des forces vives locales.

« Je veux croire en cette initiative de Réserve citoyenne, glisse-t-il, parce que nous sommes nombreux à pouvoir apporter une aide et un accompagnement pour redonner du sens aux actions éducatives et participer à la réussite de l’école. La Réserve élargit à l’ensemble de la société et de sa diversité le soin, en lien avec l’école et ses acteurs, d’expliciter, de défendre et de promouvoir les bases du consensus démocratique. Cela fait sens ! ».

Charles-Denis Lévy-Soussan est un jeune septuagénaire dont l’enthousiasme laisse poindre quelque lassitude lorsque l’on aborde les ratés de l’école et sa part de responsabilité dans les événements de janvier. « Elle aurait failli à ses missions en n’inculquant pas suffisamment à des populations en désespérance les valeurs de la République, liberté, égalité, fraternité, laïcité et respect de l’autre », relève-t-il, admettant certes que « dans son fonctionnement, le système éducatif est inégalitaire, souvent injuste, qu’il privilégie ceux qui ont déjà les plus grandes chances de réussir en laissant sur la touche beaucoup des populations les plus fragiles ». Mais des ratés, dit-il, il y en a tellement moins que des succès : « Combien d’enfants, issus de milieux économiques, sociaux, culturels difficiles et qui auraient pu être privés de réussite, cette école si décriée a-t-elle sauvés ? » S’il est trop facile d’en faire le bouc émissaire responsable de tous les maux, l’école a cependant besoin d’aide et celle des réservistes citoyens est la bienvenue. « Ce projet s’inscrit dans une démarche d’éducation populaire tellement nécessaire aujourd’hui », insiste-t-il.

« L’éduc’ pop’ » est une marmite dans laquelle Charles-Denis Lévy-Soussan a fait bouillonner très tôt ses idées et ses réflexions. Moniteur et directeur de colonies de vacances, militant d’éducation nouvelle, investi « intensément » au syndicat Unef (Union nationale des étudiants de France) pendant ses années étudiantes, il a aussi été instructeur aux Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active (Ceméa) à Grenoble, puis en Martinique, où il s’installe dans les années 1970 comme professeur de psychopédagogie. Ce cadet d’une famille de cinq garçons, poussé par sa mère à s’épanouir par la culture, défend aujourd’hui « un militantisme de comportement » en faisant vivre des valeurs au quotidien. Ou comment « militer par ce que l’on est, par ce que l’on fait et pas seulement par ce que l’on dit ». Un propos un brin utopique ? Peut-être que non.

Auteur de littérature pour enfants

Dans les années 1990, alors qu’il était inspecteur-professeur en IUFM à Aix-en-Provence, Charles-Denis Lévy-Soussan avait été tiré au sort comme juré d’assises au tribunal d’Aix-en-Provence. Ses interventions avaient fait mouche au point que l’un des magistrats lui avait proposé de siéger en tant qu’assesseur au tribunal pour mineurs – deux assesseurs non professionnels siègent sous la présidence d’un magistrat professionnel. Sa parole avait du poids, puisqu’à l’époque il s’agissait de ramener vers des sentiers républicains des jeunes parfois en perdition. Ses écrits aussi, lui qui aime travailler « la sonorité et la musicalité des mots et des phrases » dans ses poèmes, nouvelles, romans et autres récits. L’ancien inspecteur d’académie a ainsi déjà publié sept ouvrages, parmi lesquels un écrit pour la jeunesse Le Doudou de maman1 , et entend poursuivre dans cette voie.

Si la culture et le savoir n’ont jamais été des remparts infranchissables contre la barbarie, ce n’est pas une raison pour renoncer. « Bien au contraire, relève-t-il, il faut dire la monstruosité de tous les totalitarismes idéologiques et affirmer que la démocratie et ses valeurs, si insuffisantes qu’elles paraissent, sont irremplaçables pour assurer à chacun le “vivre ensemble”. » Car rien n’est acquis. C’est donc le sens de son engagement : « Agir au sein de l’école avec autant de conviction que de lucidité, pour que chacun trouve une place digne et apaisée au sein de la communauté nationale. » Un réserviste qui refuse tout angélisme, mais veut garder espoir.

1. Illustré par Marjorie Béal et paru en octobre dernier aux éditions du Ricochet.

Une mesure de la « grande mobilisation

 Lancée en mai 2015, la Réserve citoyenne est l’une des onze mesures de la « grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République » annoncée en janvier par la ministre de l’Éducation nationale, Najat VallaudBelkacem, dans la foulée des attentats. Cette « Réserve citoyenne d’appui aux écoles et aux établissements », créée dans chaque académie, permet aux équipes éducatives de solliciter des bénévoles qui peuvent intervenir sur des thèmes tels que la laïcité, la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, la parité et l’égalité entre filles et garçons ou le rapprochement avec l’entreprise et le monde professionnel. Les bénévoles, obligatoirement majeurs, désireux de s’engager s’inscrivent d’abord sur le site dédié. Leurs candidatures sont examinées par un référent qui, dans chaque académie, anime le dispositif. Les enseignants et chefs d’établissement peuvent ensuite directement solliciter les réservistes.

Sylvain HENRY

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