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"La lecture est créatrIce de lien social"

Emmanuelle Dunand-Chevalier, gestionnaire de projets culturels

Dans l’Indre, la lecture prend une dimension nouvelle en se déclinant en « sons de la nature », en « salon d’essayage des histoires » et même en « démonstration de cuisson ». Telles sont quelques-unes des animations qui ont coloré le dernier festival Chapitre nature, un événement associant lecture et environnement organisé juste avant l’été par la Ligue de l’enseignement de l’Indre dans les paysages préservés du parc naturel de la Brenne. Pour comprendre l’originalité et le succès de cet étonnant festival (qui fêtera du 17 au 20 mai prochain son dixième anniversaire), il faut écouter Emmanuelle Dunand-Chevalier, sa fondatrice, raconter sa passion des livres.

Responsable du pôle lecture de la fédération départementale de l’Indre, cette dynamique quadragénaire qui se décrit comme « sereine et enthousiaste » balaie l’image éculée des bibliothèques silencieuses et poussiéreuses. « La lecture est créatrice de lien social », clame-t-elle. À l’écouter, les livres favorisent rencontres, échanges et intégration. La preuve avec Chapitre nature, festival fréquenté par quelque 6 000 visiteurs en 2011, et sûrement davantage l’année prochaine. Pendant quatre jours, auteurs et artistes côtoient scientifiques, naturalistes, libraires, photographes, philosophes ou aventuriers de passage. Un impressionnant foisonnement culturel devenu au fil des ans l’une des manifestations incontournables de l’agenda culturel de l’Indre. Un rassemblement à l’image du parcours d’Emmanuelle Dunand- Chevalier, riche et mouvementé.

La lecture comme « projet social »

Après son bac + 5 en lettres modernes, elle entame un improbable doctorat à l’université de Tours. Le sujet de sa thèse : « Naissance et évolution du roman fantastique de Jacques Cazotte à Charles Nodier. » Qui a lu ces deux écrivains français des XVIIIe et XIXe siècles ? « Je n’ai bien sûr jamais terminé ma thèse », sourit cette maman de deux enfants.

Comment, il est vrai, bûcher jour et nuit le regard enferré dans des lignes obscures alors que la jeune femme dénit avant tout la lecture comme « un projet social » ? Pour elle, les livres doivent s’épanouir ailleurs que dans des salles de recherches coupées du monde.

Alors, à la Ligue de l’enseignement de l’Indre, où elle exerce ses talents depuis une dizaine d’années, Emmanuelle Dunand-Chevalier multiplie les projets : salon du livre jeunesse de Châteauroux, résidences d’artistes, rencontres entre des auteurs et des élèves de la maternelle jusqu’au lycée, diffusion de spectacles, salon « de l’édition scolaire et des ressources éducatives »... Il faut dire que la déléguée culturelle ne vit pleinement la lecture qu’à l’idée de transmettre sa passion. Un sens de la pédagogie peut-être acquis au fil d’expériences professionnelles étonnantes : entre 1996 et 2000, encore étudiante, elle enseigne successivement le français à l’université finnlandaise d’Oulu, puis à l’université canadienne de London Western Ontario. « Deux opportunités que j’ai eu la chance de saisir », raconte-t-elle. Ainsi, lorsqu’un professeur de l’université de Tours envoyé à Oulu « craque » au bout de six mois, elle n’hésite pas à postuler pour le remplacer.

Gestionnaire de projets culturels

À Oulu, tout au nord de l’Europe, juste au bord du cercle polaire de l’Arctique, les nuits durent 24 heures et la température descend régulièrement sous les - 30 degrés. « Le rapport aux livres n’est forcément pas le même qu’ailleurs », conte-t-elle. Lire, un besoin alors presque de survie. Comme lorsque, enfant, cette fille d’un professeur... de mathématiques dévorait les romans dans la maison familiale : « Par choix, mes parents ne voulaient pas de télévision chez nous. Alors je lisais, encore et encore... » C’était bien avant Oulu et le Canada, des contrées qui résonnent un peu comme autant de destinations d’aventurière moderne. Bien avant la Ligue de l’enseignement de l’Indre, qu’elle intègre à son retour du Canada. « La Ligue de l’enseignement m’a permis de devenir gestionnaire de projets culturels, observe-t-elle. Une mission dans laquelle je m’épanouis pleinement. »

Dans le département, Emmanuelle élabore, pilote, anime, écoute, fédère, forme, encadre, évalue et court les financements. Une « bataille » quotidienne pour faire avancer les événements de la fédération et partir à la conquête culturelle d’un territoire rural parmi les moins peuplés de France. Chapitre nature est ainsi financièrement porté par une quinzaine d’acteurs publics locaux, institutions et associations, et mobilise une cinquantaine de bénévoles à qui la déléguée culturelle a inoculé l’heureux virus de la lecture vivante. Au point que la notoriété du festival est désormais bien assise et le thème de l’édition 2012 déjà connu : « Pour des lendemains qui chantent. » Puisque l’actualité se colore de morose, pourquoi ne pas préparer un futur plus souriant ?

«Il faut être sans cesse en recherche créative. Et ne pas hésiter à renoncer à un événement qui fonctionne pour le réinventer. »

Cela plaît visiblement aux partenaires, toujours plus nombreux à soutenir Chapitre nature. « Nous les avons fidélisés parce que notre festival, ouvert sur la société, est le fruit d’une collaboration des acteurs culturels de notre territoire, analyse-t-elle. Et puis dans nos terres rurales, les événements culturels ne sont pas si nombreux. » Peut- être le sociologue Edgar Morin fera-t-il le déplacement dans la Brenne en 2012 ? Un rêve de l’organisatrice. En attendant d’autres projets. « Il faut être sans cesse en recherche créative, glisse-t-elle. Et ne pas hésiter à renoncer à un événement qui fonctionne pour le réinventer. La lecture s’ouvre sur tellement d’univers ! » Il n’y a qu’à voir la très grande variété d’actions qu’elle a initiées, à l’image de ses interventions en faveur de l’alphabétisation en milieu rural ou de la diffusion de la lecture en maison centrale et en centre pénitentiaire. « Tant que j’ai la flamme je continue, s’amuse-t-elle, désireuse de développer encore davantage l’éducation populaire autour de la lec- ture. Quand je me lève le matin, mes journées ont un sens. »

« Lorsqu’un auteur intervient dans une classe, il se passe toujours quelque chose, s’étonne encore la jeune femme. Bien sûr certains élèves préfèrent regarder par la fe- nêtre. Mais les autres ont une drôle de lueur dans le regard, teintée de respect et de curiosité. Ils veulent en savoir plus, dit-elle, comprendre comment un livre, objet indéfinissable et mystérieux, s’écrit et se construit. »

Malgré Internet et les téléphones portables dernier cri, les livres et la lecture ont donc encore un bel avenir auprès des jeunes. Et c’est tant mieux.

Sylvain HENRY

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