Pour Anne Lidove, dynamique directrice de l'association CinéLigue Nord- Pas-de-Calais, le cinéma itinérant forme les citoyens de demain. Son association touche plus de 50 000 spectateurs chaque année. Et doit aujourd'hui relever le défi du numérique.
À Proville, ce jour-là, le débat s'est prolongé longtemps après la fin du film. Dans ce petit village du Nord, CinéLigue diffusait le documentaire Liquidation totale, l'histoire de ces 205 ouvrières de Samsonite restées sur le carreau en 2007 après la liquidation brutale de leur entreprise par des patrons « voyous » condamnés deux ans plus tard par la justice. Un moment fort d'échanges devant un public captivé. Peut-etre parce que les héroines malheureuses travaillaient sur le site d'Hénin- Beaumont, pas très loin de là. Surement, aussi, parce que le cinéma « permet de créer du dialogue, observe Anne Lidove. Particulièrement dans les territoires isolés. »
Quadragénaire engagée, Anne Lidove dirige depuis bientôt quatre ans CinéLigue Nord-Pas-de-Calais, un réseau régional de cinéma itinérant basé à Lille qui touche chaque année quelque 50000 spectateurs dans une soixantaine de communes. Cette jolie brune au regard habité parle avec passion de son association, affiliée à la Ligue de l'enseignement, classée « art et essai » et labellisée jeune public. Ses missions? Permettre aux populations éloignées des grands centres urbains de bénéficier d'une offre très riche de cinéma (800 projections annuelles) et de nombreuses activités culturelles liées à l'audiovisuel. Une programmation complète, entre film d'auteur et sortie nationale grand public (Harry Potter, Potiche...), entre documentaire et film jeune public.
Une offre plébiscitée par les populations
Et loin des multiplexes sans ame, CinéLigue prend le temps de prolonger la séance. « Parce qu'on peut faire passer beaucoup de choses par le cinéma, notamment auprès du jeune public, nous contribuons à former les citoyens de demain, confie Anne Lidove. La construction de l'individu passe aussi par la maitrise et la compréhension des images. »
Dans les petits villages, dans les communes où l’offre culturelle est rare, CinéLigue, ses douze salariés dont quatre projectionnistes apportent une offre culturelle plébiscitée par les populations et leurs élus. Une reconnaissance pour la directrice, qui n'oublie pas qu'il leur a fallu monter au front, en 2009, lorsque le conseil général du Nord a hésité à poursuivre son soutien financier. Il faut dire qu'en ces temps de restrictions budgétaires, la vie associative n'est pas de tout repos. « Je ne regrette pas d'avoir choisi la voie culturelle », glisse t-elle.
À la fin de ses études, la jeune femme n'a pas hésité longtemps entre le monde de l'entreprise et un engagement associatif forcément aléatoire. Mais un choix en forme d'évidence malgré des diplomes reconnus (école supérieure de commerce de Lille, troisième cycle en communication) qui lui ouvraient des voies professionnelles surement mieux rétribuées. « Toute jeune, j’adorais le cinéma, la lecture, le théatre, justifie-t-elle. Cette vocation est peut-etre née lorsque petite fille, je faisais du théatre au centre aéré... Mais alors que je revais d'une carrière artistique, mes parents m'ont incitée à poursuivre mes études. »
En 1992, alors jeune diplomée, Anne Lidove démarre comme responsable d'un audit culturel pour la commune de Wattrelos (Nord). Puis la voilà tour à tour chargée de mission pour l'association de développement culturel Culture Commune (Pas-de-Calais), directrice de l'association Usine à images, chargée de promouvoir la création artistique contemporaine, ou encore responsable d'une mission culturelle pour la région Nord-Pas-de-Calais. Un engagement culturel et associatif foisonnant, jamais démenti et dont bénéficient ses deux grands garcons, Lucas et Achille, déjà passionnés de cinéma.
« Se battre pour justifier notre légitimité »
Une expérience professionnelle désormais mise au service de CinéLigue. Avec enthousiasme, visiblement, meme si l'engagement de la directrice est aujourd'hui doublement fragilisé: en plus d'un avenir rendu incertain par les difficultés économiques que rencontrent actuellement les collectivités (elles financent pour moitié la structure), l’association doit affronter l'inéluctable passage au numérique, qui suppose l'acquisition d'un équipement couteux.
Un combat de plus pour Anne Lidove, qui, au sein du Collectif des cinémas itinérants et avec les autres réseaux CinéLigue, participe aux négociations pour mieux faire entendre leurs préoccupations auprès des pouvoirs publics, en espérant un geste financier du CNC 1, indispensable pour permettre au cinéma itinérant d'investir dans le numérique.
« Bien sur, ce n'est pas facile de devoir se battre continuellement pour maintenir nos activités et justifier notre légitimité, souligne la directrice. Mais je resterai mobilisée car je crois à la dimension de service public de nos activités. Nous jouons un role important dans l'aménagement culturel des territoires. » Et d'insister : « Le cinéma et les débats que nous proposons concourent à l'éducation populaire de nos populations. »
EN BREF
CinéLigue Nord-Pas-de-Calais est l’un des 15 circuits de cinéma de la Ligue de l’enseignement. Exploitants de cinéma (comme les salles de cinéma fixes), ils ont la particularité de mettre en œuvre des projections dans des lieux non équipés, en partenariat avec des communes et des associations locales et avec le soutien des collectivités territoriales. Leurs activités ont pour but de permettre aux territoires éloignés de l’offre culturelle de bénéficier de séances de cinéma et d’activités culturelles audiovisuelles.
CinéLigue propose par exemple d’accueillir « Mes premiers pas au cinéma », des séances de cinéma pour les tout-petits et leurs parents, « le Cycle élèves et spectateurs » pour des séances de cinéma accompagnées, en temps scolaire, destinées aux établissements trop éloignés des salles de cinéma fixes, « le Parcours citoyen », des séances pour débattre ensemble de sujets de société, ou encore des ateliers de réalisation audiovisuelle pendant les vacances...
La plupart des circuits de cinéma itinérant de la Ligue accompagnent, voire coordonnent les dispositifs nationaux d’éducation aux images. CinéLigue est par exemple coordinateur de « Apprentis et lycéens au cinéma » en Nord-Pas-de-Calais, qui touche chaque année plus de 12 000 jeunes. L’enjeu des circuits itinérants est aujourd’hui de pouvoir faire la transition vers le numérique, avec un matériel adapté aux contraintes de l’itinérance et une aide des pouvoirs publics. Il en va d’une mission de développement culturel et d’aménagement du territoire.